
Zoological Institute for Recently Extinct Species
Sur les pages qui suivent, vous pouvez lire une lettre que le commissaire de l'exposition adresse à tous les visiteurs du Zoological Institute for Recently Extinct Species et qui fait office de guide de l'aile et de la collection.
Cher visiteur, chère visiteuse,
J'écris cette lettre dans l'idée que vous vous êtes installé(e) dans l'un des 70 coins d'étude du premier étage de cette aile et que vous regardez vers le bas. Vers la collection. J'imagine que vous êtes venu(e) seul(e) et que vous avez le temps. J'imagine qu'il ne pleut pas, mais qu'il ne fait pas très ensoleillé. Normalement, avant de vous rendre dans cette aile, vous avez visité le muséum de sciences naturelles, vous avez vu les iguanodons, les mammifères, les hommes préhistoriques, et peut-être même les insectes. Il est probable que vous ayez escamoté les minéraux. Ce n'est pas très grave pour notre histoire.
Dans cette aile, vous avez un panorama de notre histoire naturelle, également appelée écologie. Les 36 présentations que vous apercevez en bas correspondent à autant de moments importants de notre histoire naturelle. Vous trouverez une liste chronologique de ces moments à l'arrière de cette brochure. Il est important que vous sachiez que tout ce que vous allez voir en bas est « vrai ». Pour autant que nous sachions. Nous avons composé cette collection pendant cinq ans. Pour chaque présentation, nous avons rassemblé des faits, vérifié et recoupé à plusieurs reprises les informations. Lors de la reconstitution des différentes présentations, nous avons peint en NOIR ce qui à ce stade demeure incertain ou imprécis.
La liste est chronologique, mais il est important de savoir qu'elle s'est établie de manière cumulative. Par groupe. Au départ, il y avait une histoire et une présentation. L'histoire de Benjamin, le dernier Thylacinus Cynocephalus ou thylacine, mieux connu comme le loup de Tasmanie. Tout à l'heure, vous verrez Benjamin, le dernier spécimen de son espèce filmé dans le zoo de Hobart, en Tasmanie. Nous avons reconstitué sa cage aussi fidèlement que possible, à l'aide de ce film. En bas, à côté de la montagne, se trouve la cage. Nous avons peint en noir les parties qui ne sont pas visibles dans le film, par souci d'exactitude scientifique et pour ne rien présenter qui ne serait que le fruit de notre imagination.
Le 7 septembre 1936 au soir, un gardien oublie d'ouvrir le volet dans la cage que voyez en bas - volet qui permet à Benjamin d'accéder à son abri de nuit. Aux alentours de minuit, Benjamin meurt de froid. Lorsque j'ai découvert cette histoire, j'ai imaginé que cette présentation - l'histoire de Benjamin - remplirait toute une aile du muséum. L'aile du thylacine. Elle raconterait l'histoire complète de l'extinction sur une période de 40 000 ans. Sans résumé ni simplification. Sans devoir être concis. Je pensais qu'à elle toute seule, cette histoire articulée sous forme de présentation pouvait contenir la domination et la responsabilité complexe et problématique de l'homme sur cette planète.
Mais nous avons découvert d'autres histoires d'espèces éteintes dont le dernier exemplaire avait un nom et une date précise de décès. C'est pour cela qu'à côté de Benjamin, vous verrez Martha, Incas, Celia, Qiqi et Orange Band. Il fallait qu'ils soient là. Ensuite, nous sommes encore tombés sur des histoires d'espèces éteintes, mais cette fois sans dernier représentant connu. En outre, notre histoire naturelle ne pouvait être racontée sans parler des humains et de certains choix qu'ils ont opérés - choix qui ont parfois mené à des extinctions. Finalement, nous avons décidé que notre aile s'appellerait le Zoological Institute for Recently Extinct Species et que notre collection se composerait uniquement de récits et de présentations d'extinctions récentes : elle comporterait tous les animaux disparus après 1492. Mais des moments importants continuaient à faire surface, pas tous liés directement à des disparitions d'espèces. Je m'y suis longtemps opposé, mais je l'ai gardé pour moi.
Au bout d'un temps, il s'est avéré évident que la collection n'était pas complète. Il nous fallait plus de présentations. Il fallait aborder l'harmonie et le doute. Il fallait des présentations qui traitent de l'histoire naturelle comme d'un enchaînement de choix, des présentations qui ne puissent pas être liées à une seule espèce spécifique ou à un seul individu humain, des présentations qui ne correspondent pas aux autres, mais qui sont indispensables à l'histoire que nous voulons raconter. Ensuite, pour ordonner le tout et retrouver une vue d'ensemble, nous avons classé les présentations par ordre chronologique. Vous trouvez la liste à l'arrière de cette brochure. Elle comporte la collection complète : notre histoire naturelle, racontée en 36 présentations.
Regardez le buste blanc en bas, dans la cour intérieure. C'est Linnaeus. Le 1er janvier 1756, ce naturaliste suédois commence à classifier officiellement la vie sur cette planète et en dresse une liste, que nous appelons aujourd'hui « taxinomie », ou science des lois de la classification de toutes les formes vivantes de la planète. Il estimait possible de décrire la nature tout entière sur base d'analogies et de différences. Dès lors, on voit apparaître des muséums d'histoire naturelle, comme celui-ci. Ces institutions construisent parfois des ailes supplémentaires pour préserver le caractère synoptique de la collection en expansion, en partant de l'idée qu'un jour leur collection sera complète. Le nouveau ou l'inconnu ne pose plus problème et s'intègre facilement à la collection existante. Pour garder la trace de toutes les espèces, on décide d'empailler un exemplaire de chaque espèce animale et de le conserver pour l'éternité. Cet exemplaire empaillé devient l'exemple type de chaque espèce. Il faudrait pouvoir réunir tous ces exemples types sur une table et les classer par groupes, familles, genres et sous-genres. Cette table donnerait une image de la nature comme étant un ensemble harmonieux, que l'homme peut observer de haut, sans que s'installe le doute, avec la certitude que tout est intelligible.
Notre histoire naturelle est souvent appelée écologie. J'entends souvent dire qu'il est minuit moins cinq, que nous nous trouvons au pied de la montagne, au bord du précipice, qu'il va bientôt être trop tard, que notre génération devra faire des choix, que nous sommes responsables... Mais nous disons cela parce que nous sommes une espèce animale qui n'est pas en mesure de comprendre les échelles de temps géologiques. La durée d'une vie humaine est une unité de temps inadéquate pour mesurer notre impact sur la terre. Nous avons à peine idée de la brièveté de notre existence. Quand nous parlons d'écologie, il faut remonter 80 000 ans dans le temps. L'histoire écologique commence par une espèce dominante qui quitte l'Afrique et peuple toute la planète, modifie les écosystèmes, trouve du pétrole et entame le XXIe siècle avec une population de 7 milliards d'individus, qui assument beaucoup de responsabilités, ne disposent que de peu de ressources naturelles, et sont totalement dépourvus de quelque représentation pertinente que ce soit. Nous sommes incapables de nous représenter la manière dont nous interagissons avec la planète.
Notre histoire naturelle est un enchaînement de choix. Des décisions opérées par des humains qui ignorent quelles en seront les conséquences. Un muséum d'histoire naturelle a pour tâche d'offrir des représentations. Ce qui pose la question suivante : quelles présentations peuvent transmettre l'histoire d'une espèce animale qui fait des choix sans en connaître les conséquences ! Comment représente-t-on le non-savoir ?
J'imagine qu'à présent vous vous levez et descendez vous promener à travers la collection. Vous pouvez rester aussi longtemps que vous le souhaitez. Vous pouvez toucher les objets de la collection, tant que vous ne les abîmez pas. Moi, je ne serai là que ce soir, mais si vous avez des questions, n'hésitez pas à les poser aux surveillants.
Je vous remercie de votre visite,
Jozef Wouters,
Commissaire de l'exposition du Zoological Institute for Recently Extinct Species
La collection chronologique
M) Entre -195 000 et -60 000 ans
Les premiers Homo sapiens quittent l'Afrique.
IV) Entre -20 000 et 15 000 ans
Un loup et un petit garçon se promènent dans la même grotte dans le sud de la France.
N) Env. -8 000 ans
Premiers cochons domestiqués.
III) Env. 1200
Saint François fait promettre à un loup de ne plus s'attaquer aux humains.
S) 26 avril 1336
Pétrarque, érudit, poète et humaniste italien, est le premier homme à entreprendre l'ascension d'une montagne sans autre but que de l'escalader.
I) 12 octobre 1492
Christophe Colomb pose le pied sur le continent que l'on appelle aujourd'hui Amérique.
T) 1er janvier 1756
Linnaeus entame la taxinomie de toute forme de vie sur terre en les classifiant par exemple type.
A) 3 juin 1844 au matin
Trois pêcheurs finlandais tuent à la matraque les deux derniers grands pingouins sur l'île d'Edley.
I) 1857
Gerard Krefft mange les derniers bandicoots à pied de porc après les avoir dessinés et écrit dans son carnet de bord : « ... ils étaient très bons et à mon grand regret, mon appétit a pris le dessus sur mon amour de la science. »
0) 6 mars 1890
Eugene Schieffelin lâche 60 étourneaux à New York par désir d'introduire aux États-Unis tous les animaux évoqués dans l'œuvre de Shakespeare.
J) 17 février 1894
Tibbles, un chat, pose une première patte sur l'îlot de Stephens causant l'extinction du Xénique de Stephens (sorte de passereau) deux ans plus tard.
Q) 27 février 1896
Carl Hagenbeck dépose un brevet de son panorama zoologique dans lequel les animaux semblent vivre ensemble harmonieusement.
K) 8 mai 1902
Éruption de la montagne Pelée sur l'île de la Martinique, qui entraîne la disparition du rat musqué de Martinique, le seul animal dont l'espèce s'est éteinte après 1492 sans que ce soit imputable à la domination de l'espèce humaine.
R) 1910
Quelqu'un confectionne un costume d'hiver pour éléphant et en prend une photo.
D) 1er septembre 1914
Martha, la dernière tourte voyageuse meurt au zoo de Cincinnati.
F) 21 février 1918
Incas, la dernière Conure de Caroline meurt au zoo de Cincinnati.
G) La nuit du 7 au 8 septembre 1936
Le dernier loup de Tasmanie meurt de froid dans sa cage du zoo de Hobart suite à une négligence d'un gardien qui a oublié d'ouvrir le volet de son abri de nuit.
H) Octobre 1936
BC Cotton réalise la seule prise de vue du wallaby de Grey, dont le dernier individu attesté est mort en 1939.
V) 1844-1845
Le Baron von Berlepsch est le premier homme à nourrir les oiseaux en grand nombre pour qu'ils puissent passer l'hiver.
Z) 14 juillet 1952
Publication de l'essai La langue analytique de John Wilkins de Jorge Luis Borges.
IX) 1955
On donne pour la première fois des pigments roses aux flamants roses dans un zoo.
VIII) 1956
Carl Linneaus est sélectionné comme le modèle type de l'homo sapiens. Il ne faut cependant pas le conserver dans un muséum, il peut rester reposer dans la cathédrale d'Uppsala.
Y) Été 1983
Ted Kaczynski, surnommé « Unabomber », découvre qu'une autoroute traverse son territoire naturel de prédilection.
B) 17 juin 1987
Orange Band, le dernier bruant à dos noirâtre meurt de vieillesse dans sa cage à Discovery Island, en Floride.
C) 6 janvier 2000
Celia, le dernier ibex (bouquetin) des Pyrénées est retrouvé mort sous un arbre renversé dans la réserve où elle vivait.
P) 2002
Une barrière électrique est mise sous tension dans un canal de Chicago pour éviter que l'invasion de la carpe asiatique n'atteigne un jour les Grands Lacs.
E) 15 juillet 2002
Qiqi, le dernier dauphin d'eau douce ou Baiji, meurt dans son bassin en Chine.
X) 2003
Le SGH, Système Global Harmonisé de classification et d'étiquetage des produits chimiques, adopte une série de pictogrammes universels pour indiquer les divers types de matières dangereuses et polluantes.
I) 19 octobre 2009
Lors d'une conférence à l'Université de New York, Tony Judt prononce ces mots : « We should be angrier than we are » (Nous devrions être plus en colère que nous ne le sommes).
W) 22 juillet 2009
James Balog, photographe environnemental, anime une conférence TED.
V) 28 mai 2010
Quelqu'un filme un glacier qui s'écroule.
U) 25 mai 2011
Le bureau d'étude Arcadis donne une conférence sur le « tourisme balnéaire en temps de changement climatique ».
II) septembre 2012
Une petite fille demande à une baleine de lui faire une promesse.
VI) 7 novembre 2012
Le méthanier Ob River quitte le port de Hammerfest en Norvège pour rejoindre le Japon via le passage arctique du Nord-Est. Il est le premier bateau à emprunter cette route.